Un bébé-Redbull à la fois

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crédit : playdate.com

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Le placenta à peine refroidi, on me demandait déjà si l’héritier aurait bientôt un p’tit frère ou une p’tite soeur. Jamais mon utérus n’a été l’objet d’autant d’intérêt que depuis que j’ai mis bas. Je me sens comme un fait divers dans le Journal de Montréal. Ça commence pendant la grossesse, le corps d’une femme devient d’intérêt public. C’est tout juste si on ne lui demande de publier la vidéo de la conception sur Facebook. On veut savoir la date prévue d’éjection, le sexe, les noms qui priment, et si toi aussi tes pieds sont enflés comme des ballounes, parce que « Seigneur! Moi à mon deuxième, mes pieds ont tellement enflé que ça m’a fait des vergetures plantaires! »

Mes entrailles sont devenues un de ces sujets clichés qui meublent les conversations mondaines. Eille, c’pas chaud aujourd’hui! Savais-tu ça que Justine a laissé son mari pour une femme? Pis, quand est-ce que tu te fais féconder un ovule? C’est curieux comme question considérant qu’on ne demande jamais au propriétaire d’une nouvelle Toyota à quand sa prochaine bagnole ni à un nouveau collègue à quand son prochain emploi.

Autour de moi, les deuxièmes bébés arrivent plus vite que les premiers. On dirait que le temps de gestation raccourcit avec l’expérience. Les femmes fondent des familles plus tard et, leurs ovules viables étant comptés, elles ne perdent pas de temps entre les naissances. Moi, l’idée d’un numéro deux alors que l’héritier souffle à peine (lire fout son doigt dans) sa première bougie m’inspire la panique. Peut-être parce que j’ai passé ma grossesse en tête à tête avec le bol de toilettes. Peut-être parce que j’ai enfanté un bébé-Redbull dont les nuits complètes à ce jour se comptent sur les doigts d’une main. Peut-être parce que cernés, l’homme et moi avons la patience combinée d’un enfant de deux ans dans une salle d’attente. Peut-être parce que nos plans de carrière se conjuguent mal avec un two under two. Peut-être aussi – ce n’est pas négligeable – par désir de maintenir un solde de compte où le zéro vient après la virgule. Je démets donc mon utérus de ses fonctions créatrices pour quelques temps.

Nous sommes en 2015 en Occident.La progéniture moderne est un projet multi-facettes d’envergure.Il faut assurer un développement optimal qui lui vaudra de remporter le prix Nobel de l’épanouissement. Chaque décision se doit d’être réfléchie, appuyée par des données scientifiques. L’époque où la parentalité se résumait à assurer la continuité des signes vitaux est révolue. On ne s’étonne plus qu’un enfant atteigne l’âge scolaire sans mourir de faim ou de la rougeole (quoique). L’échec est la peste des temps modernes.

« Je vais-tu le fucker si je fais ça ? »

C’est une énorme pression que celle de « réussir son enfant ».  Je manque ma béchamel une fois sur deux. Je ne me sens pas la force d’assurer l’effloraison de deux p’tits humains simultanément. Moi qui trouvait

don’ ça cute les familles nombreuses, je me confonds désormais en rires nerveux et regards perplexes devant leur quotidien. Je lève mon café froid à ces parents aptes à gérer leur marmaille comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

« Mais ce l’est !», me diront-ils. Il faut croire que ma fibre maternelle a un défaut de fabrication, parce qu’en les regardant biberonner d’une main et empêcher une guerre Crayola nucléaire de l’autre, je n’ai qu’une seule envie : les applaudir, puis aller me coucher, le souffle de mon unique bébé-Redbull au creux de mon cou.

 

2 opinions sur “Un bébé-Redbull à la fois

  1. Je crois qu’il faut se donner du temps pour tisser sa fibre maternelle. Que c’est correct et même souhaitable (en tout cas pour moi) d’attendre avant le 2e. Il faut être prêt, que ce soit pour le 1er, le 2e ou le 3e. Avoir ou non des enfants, avoir plus ou pas plus d’enfant, est un choix personnel. Peut-être que les grosses familles nous impressionnent, qu’elles semblent avoir « réussies » mais se bâtir une famille, ce n’est pas une question de réussir ou pas sa vie. C’est une question de choisir ce qui fait notre bonheur et ça, c’est différent pour chacun. Très beau texte toutefois qui ressort bien la pression qu’on peut ressentir dans notre société! 😉

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